Soichiro Honda par David Barroux.

 

Mort le 5 Aout 1991, il y a exactement 10 ans, Soichiro Honda est le prototype des fondateurs d'empires hostiles par principe à " l'establishment". Symbole de la réussite du Japon de l'après guerre, il s'opposait au MITI et aux coalitions d'affaires qui tenaient le pays. Personnage visionnaire et atypique, Soichiro Honda a donné naissance au numéro un mondial du deux roues et au numéro deux japonais de l'industrie automobile.

«Je ne crois pas aux héritiers. Jamais la société Honda ne se mettra â son service sous prétexte qu'il est mon fils ! » On ne saurait être plus clair que Soichiro Honda. Si cet homme génial né en 1906 et mort en 1991 a su créer en un demi-siècle le numéro un mondial du deux-roues et le numéro deux japonais de l'industrie automobile, il se sera contenté de léguer à sa femme et ses enfants quelques pour-cents de sa société éponyme. Sans doute moins de 5 % des actions au total, ce qui représente tout de même un solide socle de fortune.

Ses homologues des familles Toyota, Ford ou Peugeot, qui ne contrôlent parfois guère plus en

termes de capital, continuent de confier les plus hautes responsabilités au sein de leur sociéte a leurs descendants; Honda, lui, n'a jamais rien voulu faire comme les autres. Le groupe qu'il a créé de toutes pièces porte son nom, mais ni son fils ni sa femme n'exercent d'influence autre que morale sur la vie de ce constructeur comptant des usines aux quatre coins de la terre et qui vendra cette année plus de 5 millions de motos et 2,5 millions de voitures. Son fils dirige simplement la société Mugen Honda qui collabore ponctuellement avec Honda en Formule 1 et sa femme se contente de rencontrer le PDG du groupe plusieurs fois par an à l'occasion des réunions de la Fondation Honda. « Lorsqu'il est parti â la retraite, il a même demandé â ce que son petit frère et son cousin démissionnent en même temps que luL Aujourd'hui, même les fils de directeurs n'ont pas le droit de rejoindre le groupe. Honda n'avait c pas voulu prendre la succession de son père et est resté coutre la tradition de désigner un héritier. Il voulait produire des voitures et des motos pour les gens ordinaires et il peusait qu'un hériticr ne pourrait pas comprendre les attentes du public », souligne Hiroshi Nakabe, journaliste, auteur d'un ouvrage récent sur la vie de cet atypique capitaine d'industrie.

Symbole de la réussite du Japon de l'après-guerre, l'histoire de Soichiro Honda n'a rien à voir avec celle de ses grands rivaux: les Toyoda. Les fondateurs de Toyota sont riches depuis plusieurs générations, bons élèves et proches de l'administration. Honda est, lui, issu d'une famille pauvre, il quittera l'école à quinze ans et sera un adversaire constant de la bureaucratie nippone qui ne souhaitait pas voir ce fabricant de vélomoteurs devenir un cotistructeur automobile de plus. Rebelle excentrique et visionnaire, il ne doit son succès à personne Si ce n'est à son complice Takéo Fujisawa. Rencontré en 1948, lors de la création de la société Honda, ce gestionnaire sera l'homme d'affaires capable d'encadrer le créatif mais piètre financier que fut Soichiro Honda. «Notre société aurait dû s'appeler Honda Fujisawa», déclarait d'ailleurs souvent cet homme sans prétention qui s'habillait comme ses ouvriers (on ne le reconnaissait pas de dos, vêtu d'une simple blouse blanche et d'une casquette aux couleurs de son groupe), qui refusa longtemps d'avoir un chauffeur et qui s'opposait à l'attribution de bureaux individuels même pour les membres du comité de direction.

Aîné d'une famille de neuf enfants dont seulement quatre atteignirent leur majorité, Soichiro était un enfant Si turbulent que son père devait régulièrement l'attacher à un poteau à la vue de tous pour le punir de ses nombreuses farces ou bêtises. Capable de peindre en bleu des poissons pour qu'ils soient « plus beaux», de sonnér la cloche du village avec une heure d'avance pour que l'on puisse passer à table plus tôt ou de retailler le nez d'une statue afin de la rendre « plus séduisante», le jeune Soichiro est un cancre imitant la signature familiale (le sceau) sur son carnet de notes... mais ce n'est pas un manchot. Construisant son premier vélo rudimentaire à l'âge de huit ans, Soichiro n'aura pas besoin de passer de diplôme d'ingénieur pour devenir un mécanicien sans pareil. Inventeur doté d'une intuition et d'une dextérité que lui reconnaissent tous ses biographes, cet autodidacte était avant tout un homme de passions. Passion pour les femmes (il en aura deux et côtoiera un nombre incalculable de geishas), l'alcool (dans sa jeunesse au moins) et bien sûr la méoenique. De la machine à décortiquer le riz dont les sons le berçaient bébé aux tonflenients des puissantes Formule 1 qui le firent vibrer adulte, sa vie est parsemée de moteurs. Moteurs de cyclomoteurs, de motos, de voitures,d'avions...

 

Pilote et constructeur, Honda aura pratiquement tout fabriqué et tout conduit. Conducteur intrépide, il faillit périr plusieurs fois au volant de ses bolides. Pilote d'avion sans brevet, il fut amené dans sa vie à se poser d'urgence sur des plages, dans des rizières ou des aéroports militaires... « Un de ses regrets aura été de ne pouvoir racheter le constructeur d'avions américain Cessna. Il a toulours estimé qu'il y avait beaucoup â apprendre des moteurs d'avion », raconte Christian Polak, un homme d'affaires français installé au Japon qui a bien connu M. Honda et qui a publié une biographie en français sur ce grand personnage qui citait Napoléon comme modèle.

 

Ce goût pour la mécanique lui vient au moins en partie de son père, un forgeron qui au début du siècle se reconvertit dans la vente et la réparation de vélos. «Soichiro Honda est né dans une famille pauvre, mais qui s'est enrichie. Il a assisté au succês de son père», explique Hiroshi Nakabe. Acteur et non spectateur de sa propre vie, Soichiro Honda devient d'ailleurs très jeune son propre patron. Dès 1928, il dirige un garage à Hamatsu (la grande ville proche de son village natal dans le centre du Japon) et, dès 1939, il crée sa première société industrielle (un producteur de pistons revendu à Toyota après la guerre). Patron à vingt et un an, industriel à trente-trois ans, l'ancien apprenti monté à Tokyo à quinze ans en 1922 sans un sou en poche et revenu dans sa province avec ses premières économies six ans plus tard a des allures de personnage balzacien. Dans le Japon deux-guerres qui s'enfonce dans l'autoritarisme, celui qui ne fera pas son service en raison de son daltonisme est d'ailleurs souvent montré du doigt. Auditeur libre à l'université au milieu des années 1930, il arrive en classe en voiture alors que ses professeurs se déplacent en vélo. Renvoyé de la faculté au bout de deux ans parce qu'il refusait de passer les diplômes qui, selon lui, « valent moins qu 'une place de cinéma qui permet au moins de voir un film » (son directeur d'université reconnaîtra des années plus tard avoir commis une « erreur pédagogique »), M. Honda n'appartient pas à l'establishment. Il n'en fera jamais vraiment partie. Quand on lui proposera de rebaptiser Honda la ville de Suzuka où son groupe fit ses premiers pas, l'homme dit non.  suite

 

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